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LES
PERVERSIONS sont un moyen rusé du corps pour accéder
à la parole… Les actualisations sous la forme de l’acte pervers
des processus psychiques qui fondent les perversions sont envisageables
dans l’ordre du langage. On pourrait montrer comment, tout en conservant
sa souveraineté qui est sa nature, l’œuvre littéraire
peut non seulement être élucidée à la
lumière de la perversion, mais aussi comment cette liaison
particulière permet à l’œuvre d’émerger.
A la proposition: l’œuvre littéraire est l’œuvre d’un pervers,
qui n’est acceptable ni pour le sens commun, ni pour la littérature,
on substituera: la perversion fait la souveraineté de l’œuvre
littéraire; au préjugé être/n’être
pas, l’alternative du faire/défaire. L’association entre
"écriture(s)" et "perversions", si elle
peut heurter, n’en dévoile pas moins une dimension capitale
de la littérature.
La dimension du faire/défaire est le lieu propice de la réunion
de l’écriture et de la perversion: "[...] nous pouvons
considérer l’accroissement de l’entropie comme un processus
directement proportionnel à l’accroissement de la jouissance.
La jouissance est la mesure la plus probable du désordre
psychique" (1)… et littéraire.
En d’autres termes, la dimension du faire/défaire permet
de se demander comment une œuvre s’édifie sur ce qui doit
la saper…
Pour Roland Barthes, le langage qui parle en nous est le langage
de la morale; pour Georges Bataille, le discours comme la pensée
ne sont seulement pas possible sans l’existence d’un interdit; pour
Pierre Klossowski, nous usons d’une code de signes quotidiens qui,
en retour, nous maintient artificiellement dans la position stable
du sujet.
A ces catégories du langage institutionnel, chacun oppose
une forme d’écriture dont la vertu serait d’entrer en conflit
avec l’institution: Barthes parle d’une écriture de la jouissance,
Bataille entend la poésie comme un équivalent de la
perversion, et Klossowski oppose au code quotidien l’écriture
du signe unique – écriture obsessionnelle que j’appelle "écriture(s)
des perversions".
Voici posé un élément fondamental d’une écriture
du corps – des perversions, si l’on préfère:
elle se définit en premier par la brèche qu’elle ouvre
au sein du langage, brèche qui est comme le signe d’une impossibilité;
impossibilité souveraine, dit Bataille, échec qui
constitue proprement la poésie; réitération
d’un acte à jamais insaisissable chez Klossowski, l’écriture
du corps vaut pour le déni qui fonde la perversion.
Si l’on se donne l’apparence de comprendre, même négativement
– la brèche, ce que peut être une "écriture
du corps", il semble pour le moins paradoxale de parler de
"corps écrit". Elaborer une écriture sur
un mode conflictuel, c’est fonder, c’est en tous les cas avouer
l’impossibilité du "corps écrit". C’est
envisager l’écriture du corps sous la forme d’une expérience
à jamais inachevée, d’une lutte toujours recommencée
entre le langage des institutions, privé de corps, et une
écriture du corps qui s’élabore par cette lutte, et
qui ne vaut que pendant cette lutte – tout à la fois lutte
et écriture. L’impossibilité du corps écrit
renvoie à l’impossible figuration du corps outragé
dans le texte. Reste donc, à l’image de l’écriture
sadienne, à outrager le langage – à faire figurer
l’outrage sur le corps de la langue.
LA POSITION CRITIQUE
L’étude historique et théorique du concept de perversion
désigne l’approche des perversions comme éminemment
problématique. Le langage-objet - qu’il soit juridique, psychiatrique
ou psychanalytique - et le métalangage épistémologique,
dans lesquels se formule le savoir sur les perversions, répondent,
malgré eux, à des exigences qui les dépassent
et par rapport auxquelles elles situent la perversion. Ces exigences
tiennent à la relation équivoque que les perversions
entretiennent, dans ces savoirs, avec l’idée de norme. Le
savoir littéraire sur les perversions contourne dans une
certaine mesure cet écueil. Mais qu’en est-il du discours
du critique littéraire? Dans quelle position ambiguë
se trouve-t-il relativement à la norme et à la perversion lorsqu’il
prend pour objet un texte fonctionnant sur le mode de la perversion?
En premier lieu, il semble que l’attitude critique se trouve réduite,
face au texte pervers, à choisir entre l’attraction ou la
répulsion. L’on peut dire de la perversion, et donc de la
perversion représentée dans la littérature,
ce que Julia Kristeva dit de l’abject:
L’abject n’est pas un ob-jet en face de moi, que je nomme ou que
j’imagine [...]. L’abject n’est pas mon corrélat qui, m’offrant
un appui sur quelqu’un ou quelque chose d’autre, me permettrait
d’être, plus ou moins détaché et autonome. De
l’objet, l’abject n’a qu’une qualité - celle de s’opposer
à je. (2)
La perversion ne peut être envisagée comme objet. La
question que pose la difficulté critique est celle de savoir
si le texte pervers est ou non envisageable comme objet - c’est-à-dire
susceptible de maintenir, en retour, le sujet critique dans une
position stable. En fait, si l’abject s’oppose, à l’instar
de l’objet, au sujet, il le fait sur un mode singulier qui, pourrait-on
dire, "désubjective" le sujet. Ainsi en est-il
également de la perversion, qui, impliquant nécessairement
le sujet critique dans le cercle de l’attraction/répulsion,
limite son lieu à celui de la périphérie de
son rayonnement:
L’abjection oscille entre l’évanouissement de tout sens et
de toute l’humanité, brûlés comme les flammes
d’un incendie, et l’extase d’un moi qui, ayant perdu son Autre et
ses objets, touche, au moment précis de ce suicide, le comble
de l’harmonie avec la terre promise. (3)
Le critique, partagé entre la perte du sens provoqué
par son recul face au texte pervers, et sa fascination devant celui-ci,
quitte le lieu propre de la critique, fondé, lui, sur la
solidité de ces deux termes de la parole objective: le sujet
et l’objet.
L’écriture des perversions met en scène la rencontre
impossible de deux individualités: le pervers et son interlocuteur.
Elle est le signe imperturbable et exhibé de ce qui, irrémédiablement,
les sépare. Elle est la formulation paradoxale de ce qui
n’a pas de voix pour parler et n’a pas d’or-eille pour être
entendue.
L’écriture des perversions est le signe d’une expérience
incommunicable qui se veut communiquer par la mise en question de
l’usage régulier du langage. Ce qu’elle tente de communiquer
ne se peut à partir d’un sujet qui parle: "Le verbe
établit la durée du sujet pensant par la fiction du
pronom personnel [...]" (4).
Cette expérience ne se traduit pas en terme de contenu mais
comme l’image problématique d’une relation entre l’expérience
- en tant qu’elle a eu lieu - et sa formulation. Quelle sera la
position du critique face à un texte qui, en somme, ne dit
rien?
Le sujet du texte et le critique sont d’ordinaire liés par
une double détermination: "Toute identité ne
repose que sur le savoir d’un pensant en dehors de nous-mêmes
[...] un pensant qui consente du dehors à nous penser en
tant que tel" (5). Le discours
critique, par le geste même qui le pousse à parler,
fonde l’identité du texte. Inversement, fondant cette identité,
il fonde la sienne propre. Qu’arrive-t-il si l’un des deux termes
de la relation "s’indétermine"? L’écriture
des perversions consomme la rupture de la relation entre les deux
termes, relation qui ne s’est pu élaborer que sur la confiance
excessive accordée aux mots. De la reconnaissance de cette
rupture, "rien ne nous préserve sinon les mots dont
nous avons pris l’habitude, sinon les signes qui se sont imposés
à nous à partir de notre désignation propre,
soit nous-mêmes". (6)
Le problème du geste critique tient donc à la position
critique au sein du langage. Le critique répond, lorsqu’il
parle et lorsqu’il pense, de la fiction du pronom personnel. Or
la relation entre critique et texte que nécessite l’écriture
des perversions est précisément fondée sur
la reconnaissance de cette fiction.
Quand bien même cette reconnaissance aurait lieu, l’écriture
des perversions demeure problématique dès lors qu’elle
entre dans la relation critique. En effet, même si le critique,
sur le mode de l’attraction, se soumet à l’emprise du phantasme
pervers - le "signe" dit Klossowski - il n’est jamais
acquis qu’il entre dans l’entente du phantasme pervers que l’écriture
tente de formuler. Dans ce cas, le critique répond au texte
pervers en s’exprimant par son propre signe, étranger au
texte:
S’ils ne parlaient chacun que par leur signe unique, il apparaîtrait
que seule la cohérence de la pensée dans le signe
unique donne lieu à pareil dialogue de sourds. Comment? Pour
autant que l’un et l’autre ne parleraient chacun que de sa propre
cohérence, que de sa propre pensée, que de son propre
signe, unique pour chacun: et certes, chacun est cohérent
à ce degré de la pensée, mais cesse de l’être
sitôt que, sous la contrainte du signe [...] chacun ne voit
dans l’autre que l’incohérence du monde et retombe par rapport
au monde dans sa propre incohérence que tous deux établissent
dans l’impossibilité de s’entendre sur le signe unique, soit
d’étendre l’un à l’autre la même contrainte.
(7)
La relation du critique au texte pervers achoppe de deux manières.
D’abord, le phantasme pervers que le texte tente de formuler ne
peut se réduire au langage objectif du critique, et ce que
celui-ci en saisirait ne répondrait qu’à une exigence
de compréhension, quant l’exigence du phantasme est de l’ordre
de la contrainte. D’autre part, le phantasme ne peut non plus communiquer
sur le mode du signe unique entre deux individualités. Le
signe vaut pour lui-même, mais devient incohérent dès
qu’il est exprimé.
Outre le vide qui marque la relation du critique au texte pervers,
vide qui provient de la matière incommunicable du phantasme
pervers, il existe, au sein de cette relation, des modalités
qui remettent en cause la méthode critique mais qui, ce faisant,
permettent au critique une avancée plus profonde dans le
texte. Position paradoxale et incertaine qui constitue le sujet
de lecture des perversions.
Le langage critique répond en son fondement aux normes qui
fondent la société. Le critique parle le langage de
la morale - par opposition à la poésie (8)
qui s’élabore dans la périphérie silencieuse
de la transgression. Ainsi, l’investigation critique qui envisage
le texte pervers manifeste avant tout le heurt de deux langages
qui s’excluent mutuellement, l’un sur le mode du rejet et l’autre
sur le mode de la transgression:
[...] le discours du pervers, du fait même qu’il invoque l’adhésion
du sens commun, reste un sophisme dans la mesure où l’on
ne sort pas du concept de la raison normative. La persuasion ne
peut s’effectuer que si l’interlocuteur en lui-même est à
son tour amené à rejeter les normes.(9)
Ce n’est point par des arguments que le pervers peut espérer
obtenir l’adhésion, mais par la "complicité
Cette complicité s’élabore en premier dans le geste
du critique "amené à rejeter les normes",
c’est-à-dire à rejeter le fondement du langage dont
il use. Cette sortie hors de son langage propre équivaut
à une entrée dans l’univers du langage pervers - tout
au moins en constitue-t-il la condition.
Le critique est donc amené à faire sien un mode de
compréhension qui ne se fonde pas sur l’entendement, "ceux
qui se savent complices dans l’aberration n’ont besoin d’aucun argument
pour s’entendre" (10).
La complicité qui lie le critique au texte pervers s’actualise
lorsque le critique entre dans le cercle de l’attraction/répulsion
- avec ce que ceci comporte de transgressif par rapport à
sa position:
[...] pour que la complicité avec le pervers puisse seulement
naître dans l’interlocuteur normal, il faut [...] que celui-ci
se désintègre en tant qu’individu "normal";
il ne peut se désintégrer que par un sursaut d’impulsions
ou de répulsions que la parole du pervers suscite en lui.
(11)
On le voit, le cercle de l’attraction/répulsion revêt
une fonction ambiguë dans la relation du critique au texte.
Il lie et délie, en un même mouvement, le critique
et le texte pervers. Il délie le critique du texte en tant
qu’il remet en cause sa position critique. Il le lie à la
perversion en tant qu’il le fait entrer dans la complicité
du texte. La complicité du geste critique se traduit dans
l’attitude contradictoire de celui-ci face au texte pervers, attitude
qui fonde la difficulté critique:
à quoi donc le pervers pourrait-il reconnaître une
complicité chez un interlocuteur "normal". À
ce geste même que, dans la généralité
du geste, un sujet fait contradictoirement à ce qu’il dit.
(12)
On va voir l’importance et les implications de ce geste, que Pierre
Klossowski, après Quintilien, nomme "solécisme".
Le solécisme du geste critique fait coïncider simultanément
les dimensions de l’attraction (invisible) et de la répulsion
(visible). La perspective critique s’inverse de la sorte: le geste
qui doit expliquer le texte, le comprendre et le restituer, se trahit
en s’explicitant involontairement dans le solécisme. Le critique,
"qui rejette le sophisme du pervers" (répulsion),
ne "peut faire ce geste de dénégation et de défense
autrement qu’en avouant du même coup sa propre singularité"
(attraction) (13).
Ainsi, la répulsion du critique face au texte pervers ne
serait que le signe d’une attraction d’autant plus obscure.
LE SOLECISME
Envisager une "écriture(s) des perversions" revient
à envisager la manière dont peut se formuler le phantasme
pervers.
On suppose qu’il est une expérience initiale, qui forme la
matière du phantasme. Expérience silencieuse qui pourtant
contraint le sujet à la narration. C’est d’abord la manifestation
paradoxale du phantasme qui produit le conflit et qui conduit le
narrateur à une impasse - celle de l’énoncé
du silence:
Si la parole exprime des choses que vous jugez ignobles du seul
fait qu’elles sont exprimées, ces choses demeurent nobles
dans le silence: il n’est que de les accomplir [...] et si
la parole n’est noble qu’autant qu’elle exprime ce qui est, elle
sacrifie la noblesse de l’être aux choses qui n’existent que
dans le silence; or ces choses cessent d’exister dès qu’elles
prennent la parole [...] vouloir connaître des choses
obscènes n’est jamais autre chose que le fait de connaître
que ces choses sont dans le silence [...] Quant à connaître
l’obscène, c’est ne rien connaître du tout. (14)
Formuler le phantasme revient non pas à en dire la matière
(quid?) mais sa nature ("silence", "rien").
En ce sens, l’écriture des perversions répond à
une exigence de la modernité, elle met l’accent sur le geste
créateur du discours (le geste du phantasme, le geste pervers)
et non sur le message véhiculé. Dans cette mesure,
il existe un rapport entre le geste pervers et le geste scripturaire.
Le geste pervers et celui d’une écriture des perversions
s’accomplissent sur le mode de la transgression - des lois sociales,
morales ou naturelles ou des lois du code des signes quotidiens
(15) qui répondent à
la fois à des exigences d’ordre esthétique et d’ordre
pratique. Ainsi se dessine un système d’équivalence
entre, d’une part, la loi et le code des signes quotidiens, et d’autre
part, la perversion et l’écriture des perversions - soit
le phantasme et le signe unique. En ce sens, l’écriture des
perversions est à entendre dans une large mesure comme médium
du phantasme.
La perspective dont il est question répond aux exigences
de la modernité, elle met en jeu les catégories de
la mutilation, de la discontinuité, de l’explosion et de
l’éclatement, catégories qui conditionnent le regard
esthétique moderne. Et la question moderne est bien celle
de savoir comment rendre compte, dans un langage qui s’oppose à
ces catégories, de l’objet mutilé. L’écriture
des perversions concentrerait en elle les exigences et les interrogations
de la modernité.
La mutilation, la discontinuité, l’explosion, l’éclatement
sont des catégories du langage impulsionnel - langage non
médiatisé du phantasme. C’est donc la nature réductrice
de la médiatisation dans le langage des signes quotidiens
qui est problématique:
[...] le corps veut se faire comprendre par l’intermédiaire
d’un langage de signes fallacieusement déchiffrés
par la conscience: celle-ci constitue ce code de signes qui inverse,
falsifie, filtre ce qui s’exprime à travers ce corps, (16)
mais c’est surtout la nature de l’expérience à médiatiser
qui fait problème. Cette expérience "laisse une
trace d’intensité dans le cerveau qui la peut réactualiser
désormais en tant que jouissance (de ré-excitation)
par l’acte de se la représenter" (17).
L’expérience à communiquer ne laisse pas dans la conscience
une trace mnésique mais une trace d’intensité. C’est
ainsi que la contrainte du phantasme, "l’immobile circuit",
substitue le signe unique au code des signes quotidiens - le signe
valant pour les fluctuations de l’intensité. La formulation
du phantasme nécessite que l’expérience qui lui a
donné lieu change de nature:
L’expérience initiale qui en était l’objet, avant
qu’elle pût se développer de la sorte dans l’expression,
devait dépouiller tout ce qui la faisait retentir dans les
régions sensibles de mon être et quitter son caractère
empirique, les conditions mêmes qui l’avaient rendue possible
dans l’existence, et enfin passer dans une dimension, mais la plus
réduite [...] en vertu d’un stratagème singulier qui
ne m’est apparu qu’après la troisième variation sur
ce thème. (18)
Le phantasme, pour se signifier, donne lieu à une transcription
de l’expérience initiale - qui n’est qu’intensité
- en un langage qui répond à l’ordre empirique: le
langage des affects. En retour, l’écriture des perversions
dépouille cette expérience des affects qui la manifestent
dans l’être qui expérimente - "retrancher de la
mémoire, le souvenir, le capital du cœur et des sens"
(19). Il faut que le narrateur
se détache, par le langage et pour que le langage advienne,
de l’individualité qui a expérimenté le phantasme.
L’écriture des perversions se fonde sur l’oubli de la mémoire
consciente au profit d’une remémoration pulsionnelle. La
syntaxe du phantasme, fondée sur la négation des catégories
du discours (mémoire, contradiction, succession temporelle
et syntagmatique), élabore un système d’équivalence
où le signe se partage entre la description de l’expérience
initiale et sa formulation sous forme de chutes et de hausses d’intensité.
Le passage de l’intensité du phantasme au récit (la
description), puisqu’il se fait par l’intermédiaire du signe
(le nom) permet un système d’équivalence qui fait
échapper la formulation de l’intensité (du phantasme)
à la linéarité d’une succession de gestes restreints
au code des signes quotidiens.
On le comprend aisément, le problème majeur que rencontre
la formulation du phantasme dans une écriture des perversions
est celui de l’impossibilité de la communication et de l’obscurité
qui en résulte.
Le geste de l’écriture des perversions est un geste paradoxal:
il n’a rien à transmettre que l’intransmissible jouissance.
Considérer l’écriture au regard de la perversion revient
à considérer le rapport du geste à sa communication.
La communication suppose une transmission sur le mode de la filiation,
elle suppose la verticalité d’une hiérarchie (par
exemple un sujet sait quelque chose qu’il formule et transmet à
un sujet qui ne sait pas). Entre les deux termes de la communication
se dessine l’alternative avoir/n’avoir pas, et le geste de communiquer
est destiné à combler ce vide. Or, une des visées
de l’écriture des perversions est de faire figurer le manque
dans le texte et de le désavouer simultanément. L’alternative
en avoir ou pas (dans laquelle le manque peut être comblé
par le geste de communiquer) se diffracte en en avoir et n’en avoir
pas (ou le manque ne peut être comblé puisqu’il ne
figure que sous une forme désavouée). Ainsi, la formulation
du phantasme dans l’écriture des perversions ne se reconnaît
pas dans l’acte de communiquer (modèle de la filiation suivant
l’axe vertical) mais s’effectue sur le mode de la transmission en
suivant l’axe horizontal du dédoublement - c’est le sens
de la figure privilégiée de l’écriture des
perversions qu’est la tautologie.
Aussi bien, l’écriture des perversions est un simulacre de
l’acte de communiquer. On pourrait dire qu’elle agit dans l’ordre
du langage comme la sodomie (perversion centrale chez Sade) dans
l’ordre de la chair: "[...] tout en étant le simulacre
de l’acte de génération, il en est la dérision"
(20). La transmission - la communication
- dans la sodomie est remise en question. Une écriture qui
agit sur ce mode s’oppose à la communication: "Le besoin
de se reproduire et de se perpétuer qui agit en chaque individu
correspond au besoin de se reproduire et de se perpétuer
par le langage" (21). Le
problème de filiation est un problème central de la
perversion. Le pervers, par son déni, ne reconnaît
pas la différence des sexes et, ce faisant, se situe hors
de tout lignage:
Fils de personne (identification au père défectueuse),
le créateur (pervers) ne saurait être le père
d’une œuvre authentique. L’identité qu’il se conférera
sera obligatoirement usurpée, puisque fondée sur la
négation de son appartenance à une lignée.
(22)
L’impossibilité de formuler le phantasme – ou l’acte aberrant
- dans le langage institutionnel implique que l’écriture
des perversions agissent sur ce langage à la manière
d’un outrage – d’un viol:
Le langage traditionnel dont Sade use lui-même avec une force
prestigieuse, ce langage peut souffrir tout ce qui se conforme à
sa structure logique: il se charge de corriger, de censurer, d’exclure,
de taire tout ce détruirait cette structure: soit le non-sens.
Décrire l’aberration, c’est énoncer positivement l’absence
d’éléments qui font qu’une chose, un état,
un être ne sont pas viables. C’est pourtant une structure
logique que Sade accepte et conserve[...] Il l’outrage en ne la
conservant que pour en faire une dimension de l’aberration, non
parce que l’aberration y est décrite, mais parce que l’acte
aberrant y est reproduit. Reproduire ainsi l’acte aberrant par le
langage revient à donner le langage pour possibilité
de l’acte; d’où l’irruption du non-langage dans le langage.
(23)
C’est la nature de l’acte, ou de l’événement, qui
provoque l’écriture qui conditionne le recours à telle
ou telle forme d’écriture. L’écriture conventionnelle
ne peut rendre compte de l’acte aberrant, comme elle ne peut rendre
compte du phantasme de manière satisfaisante. L’écriture
du souvenir, faisant retour sur un acte aberrant – soit, dans Les
Lois de l’hospitalité l’outrage subi par Roberte -, énonce
en même temps, puisque s’én-onçant dans une
structure logique, l’impossibilité de cet acte. La description
par l’écriture du code des signes quotidiens de l’acte aberrant
est un non-sens qui dénonce, au fondement de cette écriture,
une impossibilité. Seule l’écriture des perversions,
en reproduisant l’acte aberrant, donne la mesure de l’intensité
qui lui est liée. Et la reproduction de l’acte aberrant ne
se peut que par l’outrage subit par le langage logiquement structuré.
"La récapitulation", fondé sur la réitération,
et qui s’exprime dans le simulacre de l’écriture des perversions,
a pour objet de susciter l’extase; cette extase ne peut être
rendue par le langage; ce que le langage décrit ce sont les
voies, les dispositions qui la préparent . Mais ce qui ne
ressort pas c’est que l’extase et la réitération sont
la même chose. Dans la description, le fait de réitérer
et celui de subir l’extase sont deux aspects différents.
Pour le lecteur il ne reste que la réitération décrite
et l’aspect tout extérieur de l’extase, qui en est la contrefaçon,
l’orgasme décrit. (24)
La scène des "barres parallèles", où
Roberte est attachée et violée symboliquement par
deux inconnus, rend compte de cette extase. Cependant, la manière
dont Roberte, à la terrasse du café, récapitule
cette scène, permet un retour sur l’acte aberrant qui échappe
à l’extériorité que suppose la description.
Roberte revit l’outrage qu’elle vient de subir. Même, il semble
que ce soit seulement dans le temps de la récapitulation
qu’elle participe réellement à la scène:
somme toute, que leur reprocher au juste? S’ils ont goûté
un lamentable plaisir… Pour moi, c’est à présent que
le plaisir commence. Je regagne la terrasse et je récapitule.
(25)
En effet, "l’évocation mentale de l’expérience
(du péché ou du plaisir) est, Sade l’observait avant
Klossowski, plus perverse et peccamineuse que l’action elle-même"
(26). Afin de bien comprendre
comment "l’actualisation de l’acte aberrant par l’écriture
[et par la simple récapitulation mentale] correspond à
la réitération […] de cet acte, exécuté
indépendamment de sa description" (27),
il importe d’examiner selon quels mécanismes Roberte en vient
à cette "extase de la pensée".
La scène des "barres parallèles", consignée
par Roberte dans son journal de Mai 1954 (28),
fait l’objet de plusieurs évocations. Une scène originaire,
pour peu qu’elle ait existé, se diffracte sous l’effet de
la réitération après qu’elle s’est produite.
La première version s’apparente à une écriture
du souvenir (29), Roberte revient
sur les événements, sur les lieux, dépeint
les personnages: Roberte consigne une succession de faits. La seconde
version s’apparente à la récapitulation (30),
Roberte "regagne la terrasse et récapitule". Consignant
cette version, Roberte s’attache plus à décrire ce
qui advient dans son esprit et celui du "colosse", qu’à
respecter la stricte chronologie des événements:
Et puis, j’essaie de me représenter par étapes l’itinéraire
de l’individu [...] quel scénario à la fois rapide
et minutieux a dû se dérouler dans son crâne?
(31)
La récapitulation tient compte de l’issue de l’expérience
(Roberte, à moitié dévêtue, ligotée
après les barres parallèles, le colosse lui léchant
les doigts et la paume de la main). Tout ce qui survient avant les
barres parallèles est rétrospectivement pensé
en fonction de cette issue. Le récit progresse bien selon
une succession – mais c’est alors, exclusivement, celle d’événements
directement liés à l’issue de l’expérience
-, selon la description de lieux – mais c’est alors la topographie
de la pensée que Roberte essaie de reconstituer.
Enfin, on peut dire que l’expérience initiale est susceptible
d’une infinité de récapitulations – celle-ci devenant
par retour la vérité de l’expérience:
Mais revenir, un de ces jours, sur les lieux, caresser de mes mains
ces barres parallèles où elles furent si bien attachées…,
voilà une autre histoire. Cette occasion particulière
de me sentir moi-même depuis l’instant où j’étais
montée à l’aventure dans cet autobus jusqu’à
celui où, dans ce sous-sol, je me retrouvais suspendue et
secouée, cette occasion-là n’est dès lors ni
plus ni moins que l’arc tendu de ma réflexion au-dessus de
cette après-midi oisive. (32)
La mise en scène, par l’écriture de la récapitulation
(des perversions) de l’événement (l’acte outrageant)
ne diffère en rien de l’activité phantasmatique. Roberte
subit la même contrainte et doit en venir aux mots:
Mais à présent je ne puis me retenir de me raconter
à moi-même tel ou tel incident [...]: rien de plus
vulgaire, mais puisque cela m’arrive et me revient sans cesse, je
chercherai à me mettre à l’abri des mots pour ne pas
avoir à y réfléchir toute la journée.
(33)
Pourtant, l’événement qui contraint à l’écriture,
l’acte outrageant, on l’a vu, ne peut se formuler que dans une écriture
se reprenant sans cesse elle-même. Ceci parce que l’acte,
rendu à la réitération, n’est jamais survenu
une fois pour toutes. L’acte se produit (la scène des barres
parallèles) mais l’impossibilité de jamais le formuler
dans le langage institutionnel (qui est la négation de l’acte
aberrant) provoque la forme singulière de l’écriture
des perversions qui, fondée sur la réitération
et le simulacre, rend nécessaire, afin de le formuler, de
reprendre inlassablement le même motif (Roberte récapitule
la scène des barres parallèles, la scène de
la "grave offense", etc.):
le motif de l’acte à faire, l’outrage, ne s’est pas reconnu
dans cette sorte de monumentalisation de la possibilité de
l’acte par la parole, les mots, la phrase du discours. Le discours
ensevelissait l’acte à commettre, tandis qu’il exaltait l’image.
Voici que la propension à l’acte aberrant détruit
cette image et exige une nouvelle fois l’obéissance à
son motif. Ainsi elle précipite à nouveau la description
de l’acte qui vaut ici pour sa réelle exécution: mais
ne peut valoir que recommencée. (34)
C’est l’inachèvement de l’acte pris isolément (sans
"l’arc tendu de [la] réflexion") et plus encore
l’inachèvement de toute formulation de l’acte aberrant qui
conditionne la réitération, par l’écriture
des perversions, de cet acte, et qui en constitue la contrainte
(35).
C’est en ce sens que l’on peut comprendre la contrainte du signe
unique que subi l’auteur des Lois de l’hospitalité et qui
se traduit par la reprise obsessionnelle du motif de Roberte à
la fois dans ses livres (Les Lois de l’hospitalité, Gulliver,
etc.), dans ses dessins et dans deux films auxquels il a collaboré
(Roberte de Raoul Ruiz, et Roberte interdite de Pierre Zucca où
Klossowski et sa femme jouent respectivement le rôle du professeur
Octave et de… Roberte).
Klossowski reprend à son compte, par l’intermédiaire
d’Octave, la définition du "solécisme" formulée
par Quintilien (36):
Certains pensent qu’il y a solécisme dans le geste également,
toutes les fois que par un mouvement de la tête ou de la main
on fait entendre le contraire de ce que l’on dit.
Il reprend à son compte le glissement sémantique que
subit le mot "solécisme", qui témoigne dans
l’optique d’une écriture des perversions du rapport qui se
construit entre le geste et la parole. Selon Littré, le solécisme
est une faute contre la syntaxe, qui viole la règle. Mais
l’écriture des perversions, en déplaçant le
solécisme dans l’ordre du geste, du corps, consacre la positivité
de l’erreur qu’il engendre. Le recours volontaire – puisqu’il est
théorisé – à la transgression (viol) des règles
du langage ou de la logique (gestes et paroles contradictoires)
répond de manière exemplaire à la volonté
de libérer la formulation du phantasme de son chiffrage par
le code des signes quotidiens.
Mis en œuvre dans Les Lois de l’hospitalité, le solécisme
est indissociablement lié au corps de la femme. La femme
(Roberte) est l’écran sur lequel Octave (ou Théodore,
K., etc.) et, plus généralement le regardant, peut
(et veut) voir se manifester le solécisme. Le solécisme
agit sur un mode métonymique: c’est toujours une partie du
corps, souvent la même, les mains ou le visage, qui dénonce,
avec une sorte d’attachement fétichiste, les impulsions secrètes
qui font irruption dans le corps de la femme, et qui se trahissent
par la manifestation du solécisme. Ainsi, de La Belle Versaillaise,
tableau de Tonnerre, peintre imaginaire des Les Lois de l’hospitalité:
Si les doigts dressés expriment l’affolement, la main aux
doigts repliés sur la paume dont l’épiderme émerge
de l’échancrure du gant témoigne de sensations honteuses.
(37)
Il est, à l’intérieur des Lois de l’hospitalité,
deux dimensions du solécisme, l’une, que l’on pourrait dire
théorique, s’élabore par les commentaires que suscite
à Octave sa collection de tableaux du peintre imaginaire
Tonnerre. L’autre, se présente en quelque sorte comme la
mise en pratique, à la fois par le narrateur (Octave, Théodore,
etc.) et par l’écrivain, de la théorie du solécisme.
Pourtant, une contradiction fonde, en théorie, le solécisme
de l’image. En effet, comment rendre compte, du fonctionnement du
solécisme de l’image, et donc du rapport établi entre
le geste et la parole, quand la peinture est muette:
De prime abord, on ne voit pas très bien le rapport établi
entre le geste et la parole, alors qu’il ne s’agit tout au plus
que de certains gestes que nous voyons faire par diverses figures
représentées. Quant à la parole? Sans doute
à celle que le peintre suppose dite par ses personnages,
non moins qu’à celle du spectateur en train de contempler
la scène. Mais s’il y a solécisme, si c’est quelque
chose de contraire que les figures font entendre par un geste quelconque,
il faut qu’elles disent quelque chose pour que son contraire soit
sensible; mais peintes, elles se taisent; le spectateur parlerait-il
donc pour elles, de façon à sentir le contraire du
geste qu’il les voit faire? (38)
Le mutisme de l’image rend compte à la fois de l’ambiguïté
et de la contradiction du solécisme. C’est ainsi le lieu
du solécisme qui est interrogé. Est-ce véritablement
la femme qui exprime "cette simultanéité de la
répugnance morale et de l’irruption du plaisir dans la même
âme, dans le même corps" (39)?
Ou bien le solécisme est-il l’œuvre du peintre? Mais, dans
ce cas, la peinture, muette, ne peut rendre compte des contradictoires
qui s’expriment. Il faut donc que le solécisme provienne
d’autre part. Et ce lieu, c’est celui de l’interprétation
– et de la critique, on l’a vu. C’est le regardant qui, interprétant,
produit le solécisme, c’est lui qui le fait advenir à
la parole et, ce faisant, lui donne sens.
Aussi bien, le regardant (lecteur, spectateur), seul, ne peut produire
le solécisme. Il lui faut, pour cela, la complicité
du peintre ou de l’écrivain. La vision suggestive soumise
par le peintre (Tonnerre), ou par l’écrivain, tient à
"son art du geste en suspens" (40).
Le geste en suspens est le lieu propice du solécisme. Il
est un entre-deux équivoque qui dit et ne dit pas une chose.
Il en est ainsi dans toutes les peintures de Tonnerre, mais également
dans l’écriture des Lois de l’hospitalité. La fin
de Roberte, ce soir en donne un exemple frappant:
Roberte, la jupe encore relevée, d’une main semble rajuster
sa gaine ou ses bas, tandis que de l’autre bout des doigts elle
tend une paire de clés à Victor que celui-ci touche
sans les prendre jamais: car l’un et l’autre semblent en suspens
dans leurs positions respectives. (41)
Si, analysant le fonctionnement du solécisme, on parvient
à établir une complicité entre le lecteur et
l’écrivain, il ressort, d’une toute autre façon, pour
le sujet du solécisme, que la complicité se situe
entre la femme et "une image de soi-même qu’elle a passé
des années peut-être à combattre". Pour
le regardant, véritable sujet du solécisme, c’est
la regardée qui se montre malgré elle:
[...] le geste de son pupille la met aux prises avec elle-même
et la rejette en elle-même, si bien que vue autrement qu’elle
ne devrait être, la voici se montrant malgré elle.
(42)
Le solécisme implique deux dimensions: celle du voir (immédiat),
et celle du penser (médiat). La dimension médiate
est introduite par le sujet du solécisme – soit le regardant:
c’est lui qui articule le visible (l’austérité, la
répugnance morale, etc.) à l’invisible (la légèreté,
la jouissance de l’outrage). Liant ces deux dimensions, l’une apparente,
l’autre imaginée, le sujet qui regarde produit le solécisme.
Mais en retour, celui-ci est attribuée à la regardée.
Attribuant le solécisme à la regardée, le regardant
se déresponsabilise.
En ce sens, le solécisme est à rapprocher du phénomène
psychique du déni. Comme dans le déni, le sujet du
solécisme voit et ne voit pas une chose. Par suite, le sujet
subit un clivage: une partie de son appareil psychique sait, l’autre
ne sait pas. Ainsi, véritablement, ce n’est pas la femme
qui, dans le solécisme, dissimule, sous une feinte austérité,
des charmes d’autant plus exubérants, mais le sujet clivé
qui se trouve partagé entre d’une part l’austérité
de la femme (la mère vierge du pervers) et d’autre part sa
propension à la légèreté (la mère
putain). Le solécisme est l’image du manque, il permet de
le faire figurer et à la fois de le nier, mais ce faisant,
de se décharger personnellement de cette figuration. Il est
une représentation où coexiste l’apparent et l’inapparent
– soit le phallus et son manque. C’est l’objet (la femme) qui est
censé être double dans le solécisme, et non
plus le sujet qui regarde qui double ce qu’il voit – soit l’absence
de phallus – d’une autre interprétation par le déni.
Le déni, en tant que refus de la castration, ne permet pas
l’accès à la différence. De là qu’il
soit incompatible avec l’ordre du discours, fondé sur la
discrimination (syntagmatique et paradigmatique). Mettant en jeu
le solécisme, le texte klossowskien entend passer outre l’impossibilité
de formuler le manque dans le discours.
Aussi bien, le solécisme libère du chiffrage social
des impulsions. Selon Klossowski le solécisme manifeste une
"dissonance qui affecte la femme en danger d’être violentée"
(43). Cette dissonance manifesterait
l’irruption du phantasme à l’intérieur d’une individualité
sous l’effet de l’outrage. Le solécisme (qui prend la forme
d’esprit dans Roberte, ce soir) montre qu’il ne suffit pas d’interdire
l’expression du phantasme (code quotidien) pour empêcher le
corps de parler. Le solécisme est inter-diction. Toutes les
descriptions, et plus généralement les tentatives
ayant pour but de "donner à voir" sont orientées
vers la divulgation de cet irréductible fond de sensibilité,
et, à cause de cela, porte exclusivement sur des scènes
équivoques, représentant de manière privilégiée
une femme dont le corps contredit sa pensée consciente -
soit des gestes manifestant le solécisme. Ce serait donc
dans le solécisme que la sensibilité, autrement inavouable
et incommunicable, serait divulguée, malgré celui
que son geste trahit. Inversement, et puisque toutes les scénographies
du solécisme suscitent leur commentaire, on peut estimer
que le commentaire du solécisme est lui-même un solécisme
en ce qu’il permet la manifestation du phantasme de celui qui commente.
Ceci est très clair pour les commentaires d’Octave… que dire
de ceux du critique?
Le solécisme s’élabore donc sur une double erreur.
Pour le sujet du solécisme (le regardant), l’erreur fait
irruption au sein de la regardée. Mais si l’on a suivi précisément
le mécanisme du solécisme, il se trouve que celui-ci
masque sa véritable nature au yeux de celui qui le commet.
Et c’est précisément cette double nature qui permet
au phantasme – soit aux impulsions – de se formuler dans une écriture
des perversions, c’est-à-dire une écriture volontairement
fondée sur l’erreur, et qui consacre sa positivité.
Et l’on peut choisir la seconde option de l’alternative posée
par Octave au début de La Révocation de l’Edit de
Nantes (44):
Reste toujours à savoir si, pour avoir peint pareils gestes,
l’artiste voulait éviter le solécisme; ou si, à
peindre le genre de scènes choisies, il cherchait en revanche
à démontrer la positivité du solécisme
qui ne s’exprimerait que par l’image.
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NOTES
(1) Joël Dor, Structure et
perversions, Denoël, Paris, coll. "L’espace analytique",
1987, pp. 81-82. En italique dans le texte.
(2) Cf. Julia Kristeva, Pouvoirs
de l’horreur, Seuil, coll. "Points", Essais, n°152, 1980,
p. 9.
(3) Ibid., p. 25.
(4) Cf. Les Lois de l’hospitalité,
Gallimard, NRF, coll. "Le Chemin", 1965, p. 337. Toute
la Postface est écrite en italique.
(5) Ibid.
(6) Ibid.
(7) Ibid., p. 338.
(8)
Telle que la conçoit Bataille, par exemple, comme équivalent,
dans l’ordre du langage, de la perversion.
(9) Cf. "Le Philosophe scélérat",
in Sade, Voyages d’Italie, Tchou éditeur, 1967, p. 491.
(10) Ibid.
(11) Ibid.
(12) Ibid.
(13) Ibid.
(14) Les Lois de l’hospitalité,
op. cit., p. 172.
(15) Il faut insister dès
maintenant sur l’aspect moral du langage, et sur le fait que ce
qui transgresse ou perverti ces valeurs perd sa communicabilité,
qui est l’élément primordial du langage moral.
(16) Cf. Pierre Klossowski,
Nietzsche et le cercle vicieux, Mercure de France, 1969, p.52.
(17) Ibid.
(18) Les Lois de l’hospitalité,
op. cit., 333.
(19) Ibid., p. 7.
(20) "Le philosophe scélérat",
op. cit., p. 488.
(21) Ibid., p. 478.
(22) Jeanine Chasseguenet-Smirgel,
Ethique et esthétique de la perversion, Seyssel, ChampVallon,
1984, p. 164.
(23) Pierre Klossowski, "Le
Philosophe scélérat", op. cit., p. 503.
(24) Ibid., p. 501.
(25) Les Lois de l’hospitalité,
op. cit., p. 42.
(26) Cf. Jean Decottignies,
Biographie d’un monomane, PU du Septentrion., Villeneuve d’Ascq,
1997, p. 72.
(27) Pierre Klossowski, "Le
Philosophe scélérat", op. cit., p. 502.
(28) Les Lois de l’hospitalité,
op. cit., pp. 40-45.
(29) P. 41.
(30) P. 42.
(31) Ibid..
(32) P. 45. C’est moi qui souligne.
(33) P. 40.
(34) Pierre Klossowski, "Le
Philosophe scélérat", op. cit., p. 504.
(35) Cf. la Postface des Lois
de l’hospitalité.
(36) Cité dans La Révocation
de l’Edit de Nantes, p. 14. Quintilien, Institution oratoire, I,V,10:
"In gestu nonnuli putant idem vitium inesse, quum aliud voce,
aliud nutu vel manu demonstratur".
(37) Les Lois de l’hospitalité,
op. cit., p. 82.
(38) Les Lois de l’hospitalité,
op. cit., p. 14. Les mots soulignés le sont dans le texte.
(39) Ibid., p. 24.
(40) Ibid., p. 16.
(41) Les Lois de l’hospitalité,
op. cit., p. 173.
(42) Ibid., p. 82.
(43) Jean Decottignies, Biographie
d’un monomane, op. cit., p. 76.
(44) In Les Lois de l’hospitalité,
op. cit., pp. 14-15.
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